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Loraine Furter

Les anonymes du Mundaneum

Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme.

… et encore plus inconnu.e.s, les premières informaticiennes!


Le projet du Mundaneum, précurseur d’internet dans les années 1920, a d’étonnantes similitudes avec les premiers projets informatiques, dont la particularité d’anonymiser ses travailleuses féminines.

Le projet, créé par Paul Otlet et Henri Lafontaine, a pu se développer grâce à une équipe assidue de bénévoles, visible sur la photographie ci-dessous, qui a travaillé jusqu’à sa faillite et a contribué à maintenir les activités du Mundaneum encore bien après. Cette équipe, apparemment constituée d’un nombre conséquent de femmes, était bénévole mais aussi anonyme… jusqu’à aujourd’hui.

Les anonymes du Mundaneum.

Cette photographie représente sept femmes travaillant à la rédaction et à la copie des fiches du Mundaneum d’un côté de la pièce, et au rangement de ces fiches dans des murs de tiroirs de l’autre côté de la pièce. La composition symétrique et la perspective qui fuit vers le centre de l’image mettent en évidence une figure, un homme, debout dans l’allée centrale, qui ne semble pas être occupé par le même travail et se démarque donc du reste des figures présentes dans l’image.

Cette représentation s’inscrit dans une histoire dont fait partie le groupe des “calculatrices” de Harvard (Harvard Computers): l’équipe de femmes engagées de 1877 à 1919 par le directeur de l'observatoire de l'université Harvard, Edward Charles Pickering, pour calculer de grandes quantités d'informations astronomiques. Préfigurant à la fois les ordinateurs (et l’objectification des femmes) les recherches de l’époque nécessitaient des calculateurs humains, dont beaucoup étaient des femmes, beaucoup moins payées que les hommes. Ces femmes étaient non seulement anonymisées, mais également réduites au nom éloquent de “harem de Pickering”.

Le “harem de Pickering”, 1913.
Les calculatrices de Harvard au travail.

Plus tard dans les années 1940, dans un registre opposé au idéaux de pacifiste du Mundaneum, un autre groupe de femmes anonymisées programme l’ENIAC un des premiers ordinateurs électroniques, développé par l’armée américaine. En 1946, lorsque le projet est présenté au public, elles ne sont pas mentionnées et resteront invisibles jusqu’à ce que des historien.ne.s fassent des recherches à leur sujet et les fassent ré-émerger.

De gauche à droite: Jean Jennings Bartik, Marlyn Wescoff Meltzer, Ruth Lichterman Teitelbaum, programme ENIAC, University of Pennsylvania, c. 1946.

L’anonymisation de ces figures a joué un rôle important dans la marginalisation des femmes dans l’histoire des technologies contemporaines, dans le manque de figures d’identification dans ces domaines, et dans le grand déséquilibre des genres dans les métiers liés à la technologie, qui persiste encore aujourd’hui.

On connait aujourd’hui les noms d’une partie des calculatrices de Harvard: Williamina Fleming, Annie Jump Cannon, Henrietta Swan Leavitt et Antonia Maury. On connait également les noms des programmeuses de l’ENIAC: Kathleen McNulty, Mauchly Antonelli, Jean Jennings Bartik, Frances Synder Holber, Marlyn Wescoff Meltzer, Frances Bilas Spence and Ruth Lichterman Teitelbaum.

Si vous reconnaissez des membres de l’équipe du Mundaneum dans les photographies qui les représentent, merci de les faire parvenir à l’équipe actuelle d’archivistes du Mundaneum, non-anonymes elles (les temps changent, heureusement!): Raphaèle Cornille et Stéphanie Manfroid.

De gauche à droite: Patsy Simmers et la ENIAC board, Gail Taylor et la EDVAC board, Milly Beck et la ORDVAC board, Norma Stec et la BRLESC-I board. Photo: US Army, domaine public.

Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme: slogan féministe des années 70, Mouvement de libération des femmes.

Merci à Damien Safie pour avoir pointé les liens entre ces images!